"-Déjouer les pièges les plus simples, éviter l'habitude, rendre beaux ceux qui ne le sont que cachés, se soumettre, surtout, à une discipline de fer."
Voilà ce qu'un jour la coccinelle, revenant du tumulte de la cité et encore toute imprégnée de sa vivacité, dit à l'araignée...
À ces mots dits rapidement et lancés comme une flèche vers la vérité, l’araignée s’arrêta d’abord un temps afin d’en apprécier la teneur. C’est que ce que disait la coccinelle valait bien la peine d’être écouté, mais elle sentait qu’elle pouvait y ajouter quelque chose pour l’aider dans sa quête, sans bien savoir encore ce qu’elle devait lui dire.
Dans la cité, tout se passe rapidement, et il faut toujours faire les choses vites, même lorsqu’il s’agit de trouver une réponse. Mais l’araignée, volontairement en retrait du loin de sa toile, voulait prendre le temps, et même, elle sentait que la mesure du temps pouvait rendre à l’existence son caractère essentiel. Elle lui répondit alors lentement et d'une voix posée, de cet air lointain et profond par lequel on reconnaît l'expérience qui parle, comme si ses mots lui venaient d'un passé mystérieux, mystérieux et magique.
« -La conquête la plus difficile qui soit, mon amie. La plus belle, aussi. J'en ai parlé il n'y a pas si longtemps que ça à l'assemblée... Mais comment faire ? Parfois, il faut chercher la conquête de soi. D'autres fois, non, car rien n'y fera et si l'on persiste, on ne fait alors qu'accumuler du doute pour l'avenir, ce qui est bien dommageable à ce dernier... » Voyant que la coccinelle écoutait ses paroles avec attention, l’araignée continua :
« Ecoutes, tu m'as l'air en de bonnes dispositions. Je vais donc te dire ce qu'un jour la vie m'a confié : je m'en souviens comme si c'était hier. Alors que tout autour de moi devait me plonger dans le trouble et me faire souffrir, alors qu’il me fallait m’occuper d’une personne qui m’est chère et que je voyais dépérir sans savoir que faire à son égare, dépité par le vide de ce regard dans lequel la mort de tout désir se lisait chaque fois qu’un instant le permettait, j'ai relevé le défi lancé par la vie qui me susurrait à l’oreille : « si tu ne relèves ce défi, alors tu ne te relèveras pas ». Ô drame et éclat, lourd poids de l’existence… ! Comment pouvais-je, moi, petite araignée, rendre la vie à la vie qui ne se voulait plus, redonner le souffle de la volonté à cette être qui ne se languissant plus que de mourir, rallumer le feu en flamme qui dans la nuit s’était éteint en tournoyant ?
Eh bien, sais-tu, j’ai relevé le défi, et à dire vrai si je voulais vivre et garder en moi la flamme, je n’avais là pas le choix. Je suis moi-même encore toute étonnée et ravie de ce qui se produisit, et encore, heureux de pouvoir être là pour te le transmettre aujourd’hui. Car contre toute attente, la félicité qui me toucha en ces temps fut égale au mal qui aurait dû être le mien si je m'étais laissée aller et tenue aux choses telles qu’elles se présentaient. Et peut-être, c'est parce que la situation était la plus grave qui puisse être que je m'en suis si bien sorti, par effet d'inversion. Car les choses vois-tu, les choses telles qu'elles sont, sont là pour être sublimées, et si elles ne le peuvent pas, eh bien toi tu le peux, et même, toi tu est là pour être sublimé... C’est là la force de ta conscience. Mais allons, allons, je vois déjà que je t'embrouille avec mes histoires. Permets-moi de te narrer ce que je trouvais au creux d'une pierre, un après-midi de printemps, alors qu'heureux et transis de joie je la caressais pour puiser en elle de les forces qu’il me faudrait pour surmonter mon avenir proche... Cette simple pierre m'a donné un des plus bel enseignement que j'ai reçu de ma vie, et je vais te le conter..."
L'araignée, qui venait de remuer en elle de longs relents émotionnels, s’arrêta un instant. D’un geste lent, elle tendit une mandibule qu’elle farda d’une goutte d’eau trouvée sur sa toile, puis elle la mêla à un peu de menthe qu’elle gardait toujours sur elle, et but ce sucre frais qu’elle venait de confectionner avec douceur. Le soleil filtrait de ses rayons en ces sous-bois d’après-midi, et elle se dit qu’elle était heureuse d’avoir si bien installé sa toile. Elle prit une large inspiration et goutta en elle la chaleur rayonnante de son amie l’étoile du jour, et se gorgea de cette chaleur dans une aura de bonheur. Une goutte perla à ses yeux. Oui, le monde était bon. Et elle se fondit au bonheur de cette pensée, une avec elle, regardant le ciel qui lui offrait son infini...
Doucement, elle baissa les yeux et –oh, elle se rendit compte qu’elle était accompagnée et se remémora ce qu’elle venait de dire à la coccinelle, puis ce dont elle voulait l’entretenir. La coccinelle n’avait rien dit, mais son air interrogateur voulait tout dire. L’araignée lui sourit comme au premier jour et diffusa alors cette chaleur qui lui venait du soleil et dont elle était emplie, en la regardant droit dans les yeux. « tu vois, le monde, tu le connais déjà. » Lui dit-elle. Mais la coccinelle ne comprit pas tout à fait où voulait en venir l’araignée et celle-ci le remarqua bien. Cela n’est pas grave pensa l’araignée : tout ce qui est donné est imprimé quelque part et resservira un jour… Et ce moment prit fin.
L’araignée prit alors une large inspiration, attendit un instant afin de se remémorer son propos, et commença ainsi, en parlant lentement afin que son interlocutrice la coccinelle suivit bien son propos :
« Suis une discipline de fer mon amie, mais surtout, ne pense pas à suivre une discipline de fer. Sache qu'il faut se construire pas à pas : tu es un fort.
Une pierre est le support d'une autre pierre.
Mais fais attention : ton fort ne se construit pas dans l'espace, il se construit dans le temps. Ainsi, Une pierre posée n'est pas une pierre acquise que tu pourrais mettre de côté. D'autant que lorsque tu as envie de mettre de côté, tu t'assois sur toi-même et insidieusement te retournes déjà contre ta propre quête. Et lorsque tu t'en rends compte, il est déjà trop tard : il faut alors compter sur ses forces restantes, et repartir. Si le moment est propice. Sinon, autant lâcher l'affaire et attendre de meilleures augures. Il faut donc savoir orienter son contentement et l'envoyer loin devant pour toujours mieux appréhender chaque nouvelle pierre. Mais écoute le suite, tu comprendras mieux.
Une pierre posée n’est donc pas une pierre acquise, car ton fort se construit dans le temps, et le temps fuit si on ne le retient pas, si on ne se donne pas la peine de l’ordonner. C’est là qu’il te faudra une volonté de fer. Mais prends garde : il ne suffit pas simplement de poser des pierres pour construire ton édifice. Car si une pierre n’est pas en accord avec une autre, si elle ne suis pas la même ligne, le même chemin, si le mur n’est pas droit, alors tu soupires, et de ce filet d’air c’est tout ton mur qui s’ébranle. Les choses sont ainsi. Apprends à ne pas soupirer, gardes tes forces et contourne-toi : crée l’instant, très vite avant que tout ne vacille : n’oublies pas que tes outils de taille sont de cristal !! Un jour, un sage dit : « il n’y a qu’une seule loi (…) obéir longtemps, et dans un seul sens ».
Chaque moment, chaque événement qui surgit dans ta vie, est une pierre, et une pierre est le support d’une autre pierre : il faut donc que la même intention régisse chaque pierre afin que ton mur soit droit et puisse s’élever. Je te disais que le temps file et qu’il faut lui donner corps : il faut donc développer l’art de la construction, et finement, car ces pierres sont d’ether… Le moindre souffle les affecte, le moindre mouvement d’air, peut-être le moindre changement. Et si tu veux aller trop vite, alors l’éther n’a pas le temps de se solidifier au contact de la vie, et tu ne peux pas ajouter de nouvelle pierre à ton édifice. Et si tu vas trop lentement, tu risques de te laisser aller, et le mur s’effondrera de lui-même. Ainsi, temps, patience, attention et détermination sont tes trésors intérieurs, tes étoiles. Souviens-toi : « Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. »
Si tu suis ce sens divin, c'est-à-dire le sens de toi-même, tu commenceras à voir venir les pierres, de loin à l'horizon, et tu sauras alors comment les placer, les agencer, sans te laisser surprendre par les obscures lueurs du doute ou du découragement. Surprends-toi toi-même, ce sont là de bonnes pierres bien agencées, et un grand moment de conquête. Mais détrompes-toi : voir venir les pierres et prévoir ce que l’on va pouvoir en faire, cela peut bien paraître plus facile que de ne pas les voir, mais en réalité, il n’y a rien de plus difficile. Car il faut alors savoir miner les désirs trop hauts pour soi-même, et de même savoir donner un coup de fouet aux idées les plus basses pour qu’elles soient à la hauteur de toi-même. Être à la hauteur de soi-même, en définitive, c’est créer le moment pour lui-même, polir la pierre lorsqu’il est temps de polir la pierre, et ainsi la rendre belle. …Car en définitive, à quoi te servirait-il de voir loin devant une pierre plus belle que tu ne le peux, si tu ne peux en faire de si belles ? Penses-y : l’imagination, le projet, est bien souvent une chimère et lorsque tu te trouveras face à la pierre que tu avais prévu d’utiliser de telle sorte, l’utilisant d’une autre sorte, tu seras déçu de ce que tu en as fait. Alors quand tu verras venir, ferme tranquillement les yeux, juste ce qu’il faut, et remets-toi à ton activité présente car tu as déjà une pierre entre les mains.
Ni trop vite, ni trop lentement. Chaque pierre vaut la peine d’être polie, mais ne polis pas trop longtemps une pierre qui te paraît plus belle que les autres : il faut aussi savoir quitter la beauté afin de mieux la retrouver. Et dans le moment où tu laisseras derrière-toi une pierre et en accueilleras une nouvelle pour en faire quelque chose, retournes-toi et sois heureux de ce que tu as fait ; regardes devant toi et sois heureux de ce qui te reste encore à faire. Ainsi tu garderas la tête haute et légère.
Les moments, l’agencement des pierres, se conquièrent comme des idées : plus cette dernière est dense, plus elle dilate ton être. Applique cela au réel, et le réel, comme l'idée, explosera en toi. Descartes dit un jour qu'il faut bien plus se soucier de notre comportement dans l'action, que du résultat de l'action lui-même. Au moment où un temps est fini, il est fini : il faut alors le laisser partir avec joie et légèreté et faire face à celui qui vient, ou l’on risque de se laisser surprendre et enfermer par ce dernier.
Une dernière chose encore, une dernière chose toujours, que tu garderas pour toi : peu à peu l'énergie te vient et t'habite, l’éther des pierres vient t’habiter et se solidifier en toi... ne laisse rien l'en empêcher, même pas toi-même ! Suis Ta voie sans personne pour l’entraver, même pas une pensée. Et si ça craquelle en toi, si ça grossit et t’écartèle, de bonheur tu pleureras car tu sauras que cela est bon. Ainsi, une pierre est le support d'une autre pierre et si tu manie l’art de l’agencement, chaque pierre te fera grandir en dedans. Mais dans cette aventure, le plus difficile, mon amie, reste de savoir attendre sans perdre de force, sans se laisser ronger par le doute ou l'habitude, assis sur ses bases pour pouvoir mieux repartir. »
Voilà ce que, un jour, la vie me dit. Maintenant, coccinelle, médite bien ces propos, mais ne t’en fais pas des lueurs dans le ciel : car le ciel est ton ciel, et chacun a son ciel, même si on parle souvent de ce ciel qui est le même pour tout le monde : car souvent on parle bien trop tôt de ce dernier. Ainsi, ce que je viens de te dire, cela peut bien t’aider, mais souviens-toi que cela vient de mon ciel et que c’est à toi de peindre ton propre ciel : tu es toi-même ton propre créateur. C’est-là mystère et beautés de la vie : mille chemins pour la même destination, mille lueurs pour la même grande lumière, en comment savoir laquelle suivre ? Une première chose est peut-être de prendre le temps de regarder en dedans afin de mieux déceler ce qui vient du ciel et ce qui n’en vient pas…
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1 commentaire:
Wow! Quelle lumière sur ton écran noir! Non, pas vraiment de la lumière, juste un reflet, un petit scintillement dans la nuit, qui ordonne les ténèbres et guide le regard. Et si je suis ébloui, ce n'est pas parce qu'il les dissipe, ces ténèbres, mais parce qu'il reçoit d'elles son éclat.
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