lundi 20 février 2006

De l'araignée prise à son propre piège...

En fait je ne sais plus… Tout cela travaille, et tout cela se travaille… Se retourne, et chaque fois un néant surgit, une remise en cause, et c’est reparti.
Et, toujours, reparaît ce doute : mais où est la dimension réelle de tout cela, de tout cet ensemble un peu rocailleux qui s’articule avec peine -le savoir ?
« Regardez comme je suis fort » dit le chameau, et il amasse toujours plus de savoir sur son dos, courbé mais fier, chancelant sous le poids des livres ingurgités, manquant de s’écrouler à chaque seconde, l’œil rivé sur la main qui le gave, et ce à tel point qu’il en oublie souvent de regarder où il va, perdu qu’il est dans son jeu d’équilibriste… Et cependant, il continue, toujours, car le temps file et ne saurait se passer sans révolutions… Or chacun sait qu’une révolution n’est qu’un tour en rond, mais il faut bien nourrir la bête... Car c’est un fait : ce chameau dit « je veux » et il cherche le lion. Mais il lit.
Et cependant, tant en haut qu’en bas, il sait s’être ressenti… Il a même été enfant durant un moment, mais la vie telle que nous la connaissons est bien trop familière pour être abandonnée du jour au lendemain…

Quelque chose comme : tant dans la joie pure de ces moments pleins de sens où l’exaltation incorpore la sémillante fibre de la vie à l’individu, que dans ceux où l’araignée se morfond prise au piège dans sa propre toile, laissant un temps morne s’écouler devant sa mélancolie, il sait s’être ressenti.

Seulement rien n’y fait : tu pourras toujours te débattre, tu ne feras que penser.

Et figure-toi bien cette araignée, qui bouge par mouvements saccadés et voit tous ses muscles interdits et ses pattes emmêlées dans ces fils blancs qu’elle-même a tissé, spectatrice désespérée de ce qu’un jour elle a considéré comme sa grandeur, et aujourd’hui s’avère être sa limite… Car tu le sais, tu te rappelles le jour où elle se targuait d’être la reine des sous-bois, narguant les autres insectes en leur crachant son jet acide sa fierté à la figure, fière de dire : « Regardez cette toile immense rayonnante de toute ma puissance, dans laquelle tous viennent se perdre : cette élasticité alliée à une solidité à toute épreuve les aura séduits… Et tous, j’ai fini par les emmailloter, saisissant leurs détours pour les ramener vers les miens, et qu’ils finissent au centre de la toile… Et quelle grandeur : regardez, même le soleil lorsqu’il y accroche quelques-uns de ses rayons ne peut plus s’en défaire, et alors ma toile irradie le monde comme le soleil lui-même… ». Voilà ce que disait l’araignée.
Eh quoi ? Combien fallait-il que tous soient petits pour croire que cette toile perlée de beauté soit le soleil lui-même, alors que celui-ci se trouvait bien au-dessus, bien au-delà ! …Combien d’ignorance ! …Mais combien aussi l’araignée elle-même se trouvait ridicule dans sa grandeur, quoiqu’elle n’en fut tout d’abord pas consciente… Et combien elle se sentait grandie de tous, chacun, les attraper au vol dans son monde sa toile qu’elle même avait conçue par de longues heures de travaille passées à peaufiner chaque angle faisant le lien entre chaque fils pour atteindre à la perfection dans cet art et pouvoir dire enfin : « Voilà la grandeur du monde, venez mes amis, vous y trouverez la lumière… ». Ach ! …Il ne s’agissait en fait que d’un reflet de lumière, quelques rayons tout au plus ! Ô désolation, ô puérilité et égarement, ô vanité et suffisance,… Comment ne pu-t-elle savoir, elle, la guide de tous ces insectes perdus et égarés et ravis de la trouver sur leur chemin, que cette toile si radieuse serait un jour le creuset de sa propre désolation ?
…Car tu la vois bien aujourd’hui, tu la sais, pitoyable dans les gestes saccadés qu’elle renouvelle sans cesse après quelque arrêt fatigué, morfondue sur elle-même, se rendant compte de sa propre bêtise, recommençant sans cesse, nerveuse, à s’agiter, telle une épileptique. Tu la vois, réduite, dans cet affligeant égarement, après tant d’éclat, tu la sais.
Mais sais-tu ceci encore ? Cette blanche toile est ta raison, cette araignée ton soi.

Et si d’aventures tu te prends à croire que cette émotion qui s’arrache à l’éclat du verbe dans les mots que tu prononces, dans les mots que tu entends en toi-même et font sens profondément, a un quelconque degré de véracité, tu te trompes, comme moi je ne fais que de le faire. Cette articulation de tant de doctrines, de points de vus, autant d’exemples de démonstrations faisant état de la façon dont on peut analyser le réel, que sont elles sinon un champ de représentations qui se complaisent en leur état, semblant donner un sens plein au réel tel qu’on le reçoit dans notre vécu ? Mais là n’est pas mon propos : « Et je veux que ta volonté d’apprendre soit volonté de devenir ».
Puisqu’on pense le réel, pourquoi ne pas penser ce qui pense ? …Puisque cela pense. Je veux dire… Le fait est que ce réel que décrit la connaissance, cette histoire notamment, qui est représentation, est une émotion qui me vient lorsque j’appelle à moi telle ou telle période… ET ELLE N'EST QUE CA !! Autrement dit, où est l’histoire face au réel, entre l'émotion qu'elle projette qui sied à la demande de devenir du moi, et la réalité vécue ? …Elle n’existe pas ! En cela, la pensée, le savoir qui se construit, n’est qu’une parabole de la réalité, une simple illusion : il ne vaut pas en tant que tel.
Ceci veut dire qu’être enseigné dans les sciences humaines ou les matières littéraires classiques s’apparente à une catéchèse du savoir qui n’a pas lieu d’être, du moins jusqu’à un certain point : car il faut bien apprendre, mais le reste est fibre humaine et les auteurs sont des humains, et enlever la part d’affect que contient une œuvre dans l’analyse qu’on en fait c’est nier l’humain au sens où chacun est un individu vivant dans une cosmogonie de savoirs, de perceptions et d’expériences, et nier la possibilité que ce que toi tu dis ou penses ou ressens puisse valoir en soi et pour soi. Le savoir pris comme une valeur étouffe la sensibilité sous des couches de théories figées. …Exister et apprendre autre chose que le savoir et sa propre formulation conceptuelle ne tuerait pas, outre mesure le fait que je sois en devenir, puisque je suis un créateur... Alors pourquoi ? Pourquoi s’acharner sur ceux qui transmettent le savoir si on se sent à même de le recevoir seul ? Pourquoi ne pas profiter du temps pour acquérir une connaissance pratique du monde, ou du moins une connaissance qui ne se trouve pas dans les grands ouvrages de nos génies passés ? …Pourquoi ? La seule réponse à entrevoir est celle de la peur. Peur de s’engager dans l’existence, peur de dire et de faire sans être sanctionné par une autorité de référence, la culture, l’histoire, autant de poids qui, paraissant montagnes, ne sont en réalité que plumes.
Je suis un enfant ; je n’veux pas grandir. La première raison pour continuer à se laisser gaver est de se rendre compte à quel point on s’est fait berner jusque-là : voilà qui me reste en travers de la gorge… Et je veux savoir comment, et je veux savoir pourquoi ; analyser les structures qui m’ont été inculquées, comment elles l’ont été, et les juger : je me fais inquisiteur de ce qui a été modelé en moi sans que je ne le sache. Mais de telles considérations n’amènent que de l’aigreur… Et lorsque je sais, qu’en ferai-je ? Se dira-t-on qu’on est libre ? Bien loin de là, l’ami, bien loin ! Tu n’as fait que prendre conscience de ta structure et en surajouter une autre… Alors, n’as-tu pas là ajouté un fardeau à ton propre fardeau ? N’as-tu pas là cru te libérer pour t’apercevoir enfin que tu n’avais fait que t’enfermer un peu plus ? Car celui qui défait ses structures, s’il en refonde d’autres, ne croit-il pas d’autant plus à ces nouvelles structures qui sont forgées de sa propre main ?
Voilà l’araignée, qui a préféré croire en ce qu’elle a conçu plutôt qu’en ce qu’elle a perçu.

6 commentaires:

Lacenaire a dit…

délectable

Lacenaire a dit…

Magnifico, veramente.
Grand plaisir délectable à lire ton texte
(chtite remarque à la première ligne, "travaille" à moins que ce ne soit voulu et pleinement consacré...) que je relirai mieux encore quand en aurai le temps.

Pierre S a dit…

Peur temporaire aussi l'ami. Etudier les génies, se créer des catégories de pensées, et, à un certain âge, les confronter avec l'expérience.

Anonyme a dit…

avant de t'arrêter pour réfléchir ce que l'on t'a inculqué sans que tu en aies conscience, tu ferais mieux de continuer à travailler... d'ailleurs il ne s'agit pas de chopisir entre l'un ou l'autre, fausse alternative proposée par les éternelles postures romantiques - où vais-je et pourquoi dois-je travailler assis sur une chaise alors que les oiseaux chantent dehors ? foin des grimoires... beaucoup de terrain vierge encore, et beaucoup de redites...qui croit ici ployer sous le faît du savoir ? cela fait un peu sourire. Encore un effort, Virgile, pour être Foucault; et commence par le lire.

Virgile a dit…

Eh bien, voilà bien un commentaire !
...Je ne cherche pas à choisir entre l'un et l'autre : c'est un besoin, d'attirer le savoir à soi, et je reconnais que je n'ai que peu de culture pour déjà à ce point vouloir m'en débarasser... Mais ce n'est pas le tant le poids du savoir que le poids des concepts qui est en cause, d'une articulation de tout cela qui tienne la route... Quant à la fausse alternative... Je ne sais trop qu'en dire : si le savoir est une limite, il y a bien l'alternative de la dépasser et ainsi de ne plus en avoir besoin pour se nourrir. Après, je ne crois pas vouloir devenir Foucault, et à cette fin il est vrai que je ne lis pas tant que ça (je ne veux pas lire tant que ça !), histoire de ne pas m'assécher par les livres, ce dont j'ai grand peur...

Virgile a dit…

et d'ailleurs, le problème n'est pas tellement de parachever ce qu'on m'a inculqué, puisque chaque nouveau livre, chaque nouveau savoir qui me travaille réellement dans le fond est un nouveau carcan qu'il s'agit de foutre en l'air par celui qui viendra après, le nouveau livre, le nouvel auteur qui renversera la structure de tout cela... Bien pour cela que "Dans la recherche de la connaissance, ce n'est encore que la joie de la volonté, la joie d'engendrer et de devenir que je sens en moi" : chaque livre n'est que prétexte à tout remettre en cause... à engendrer du devenir, ne pas s'assécher et mourir dans ses propres structures.