Je te parle à toi qui es lecteur de livres, mais ce que je dis vaut aussi bien pour tous : le lecteur n’a que plus de nuances sur sa palette, mais chacun nous utilisons des couleurs.
Ce qui me rend heureux, c'est que malgré toutes ces lectures, tu ne sois pas satisfait, tu ne sois pas fatigué. Eh bien, ne le sois jamais. Le Lecteur est méprisable, non le lecteur. Le Lecteur est un chameau trop abruti par ses chaînes. Il traîne le poids et la rocaille de ses concepts, et ceux-ci sont devenus tellement précis et déterminés qu’il a cru saisir ce qui pense et n’a plus de joie que de l’observer se dérouler tel une mécanique bien huilée, au lieu de tenter de le faire être. Ton plus fidèle ami te dira que tu lis trop, et il aura raison. Que la raison sans discontinuer ne puise qu’au moyen d’une paille dans ses entrailles, voilà qui est propre à assécher les plus ardus à la tâche, et nombreux sont les exaltés qui finirent en cadavres de la connaissance : ils hantent les lycées et les universités. Lire des livres, de nombreux livre, voilà qui ne laisse pas le temps à la pensée : cela ne lui confère que de l'action, du bois dans le feu. Mais… Le feu n’aimerai-il pas s’alimenter de lui-même ?
"Même dans l’accès à la connaissance, je sens le plaisir qu’a ma volonté d’engendrer et de devenir"
(sur les îles bienheureuses)
Car tout est là : non ce qui est objet de la pensée, mais dans ce qui se déroule en dedans, la façon dont cela se déroule. Et cela se déroule sans mots. Mais il a bien fallu mettre des mots lorsque des interstices se présentaient. Ainsi, quelle que soit la pensée d’un auteur et ce qu'elle dit, elle n'est que tentative de saisir la réalité de ce qu'est la pensée en elle-même, quelle que soit l’époque. Là est l’essentiel dans toutes ces lectures, ces périodes. Cela n’est qu’émotion… Encore ne fallait-il pas croire que nous allions réussir à tirer quelque chose de rationnel de systèmes contingents de leurs cultures, de leurs époques, un savoir. Et de surcroît, chacun de ces systèmes n’est qu’émanation d’affects, de modes de perception du réel, de corps qui se sont détournés du corps.
Ce que tu trouves dans ceux-ci n’est qu’un signe, une parabole de la pensée, un mode dans laquelle elle a pu se développer qui te montre une possibilité dans une infinité de configurations possibles qui sont autant d’expériences, de corps ayant vécu des impressions particulières. Mais autant de preuves aussi que cette démarche en tant que telle reste partielle. Et bien trop à mon sens. Entendons nous, ce qui est partiel est de s’en tenir à ces pensées en tant que telles. Mais les accueillir de façon métaphorique, comme la beauté d’une œuvre d’art, peut être à mon sens plus positif, en tant que porteur d’émotion, porteur de vie et d’énergie, rien de plus.
Ce qui doit fasciner dans tout cela, c'est l'articulation des choses, non les choses. Tant les pensées des différents auteurs entre elles, tant la pensée qu’ils nous montrent se développer en elle-même. Que se moque-t-on du sens du mot « penser » ? Mais non le sens de, mais l’être de. Penser n’a pas un sens : penser est quelque chose, c’est un agir, pas un ordre statique qui puisse se saisir, quelque soit le bout par lequel on prenne et on expose ce mouvement, dans un livre par exemple.
Une parabole dis-je, de même que l’œuvre d’art qui se veut directement esthétique. Un requiem de Mozart, voilà qui est parabole du sentiment du sublime, et il t’aide à y accéder, mais seulement à le considérer en tant que devenir, en tant que mouvant : le sentiment, qui se change en émotion, du sublime, est une grâce qui te touche du bout des ailes de son envol… A peine quelques prémices ! Et figures toi ceci : les prémices étaient en premier lieu offertes aux divinités.
Mais tu ne parviens pas à la suivre cette grâce que l’on voit s’exhaler de ton regard dans les nuées égarées du doute, je le sais. Depuis trop longtemps ton coeur n’a pas cherché en lui-même l’aurore de son aspiration vers l’absolu. Alors il lui faut des objets pour l’aider à rechercher. Cherche tous les jours et tu trouveras : pas après pas se craquelle le socle de ta douleur.
Pour ce qui est de l’oeuvre d’art contemporaine, celle-ci cherche à réifier la pensée dans un objet matériel. Mais personne n’accède à la pensée du créateur, celui-ci ne livre qu’un objet conceptuel et un discours qui rend compte de son idée… A nous de saisir alors l’émotion du détachement du réel qu’offre le monde conceptuel : par l’identité entre l’objet représenté qui entier instantifie la pensée par delà le discours, et le discours qui tout entier exprime l’objet, tu retrouveras la fluidité d’une émotion… Une parabole.
Le lecteur qui ne se suffit pas de la lecture est le lion. Le lion peut par exemple avoir envie de faire une chorégraphie, d’user de son corps en le sentant. Zarathoustra parle encore de grande raison et de petite raison. La grande étant celle du corps, de la matière (même s’il ne la nomme pas comme cela : le lecteur lit, accumuler n’est pas tout le jeu de son travail).
Ce que nous appelons « pensée » à l’heure actuelle, c’est la petite raison, comme un bourgeon émanant d’un immensément plus puissant, mais que nous ne parvenons à saisir : l’arbre, et la terre dans laquelle il prends les racines de son devenir, de sa croissance puis de sa mort.
« Et la vie elle-même m'a confié ce secret : « Voici, m'a-t-elle dit, je suis ce qui doit
toujours se surmonter soi-même. ».
« En vérité, où il y a déclin et chute des feuilles, c'est là que se sacrifie la vie — pour la puissance ! ».
(de la victoire sur soi-même)
Mon propos n’est pas de te vanter Zarathoustra, mais ses mots expriment mieux que les miens ce que je pense dans la profondeur… Mais ô combien cette formulation n’articule pas ce que je veux te dire ; je lui préfèrerais : il exprime bien la façon dont moi perçoit la pensée en tant que mode d’être.
Ne sens-tu donc pas la petitesse de ce truc qui tourne en rond dans sa petite boîte crânienne et retourne et parachève encore et encore les concepts les uns avec les autres ? Ca travail, ça travail… Mais as-tu perçu les modalités dans lesquels cela se faisait, la façon dont une chose en renverse une autre comme un mouvement d’écume incessant entre les concepts qui s’entrechoquent, bouillonnent, foisonnent de leur vitalité retrouvée tout en se glissant dessus les uns les autres comme deux aimants s’aiment à se repousser ? Et toujours ils avancent sans jamais s’arrêter ni jamais se saisir entièrement, toujours à la limite du chemin qu’ils nomment mais ne franchissent jamais, voguant plus ou moins paisiblement sur le bord de la falaise… Ca travail, ça travail… Et n’as-tu jamais essayé de pousser ta pensée, de l’élancer dans le temps ? Décider de jeter un devenir dans le temps, voilà qui est grand… Mais as-tu réussi à ce que cette pensée vers le devenir envoyée ne meurt pas d’elle-même ? N’as-tu point vu qu’en tant que pensée vers le devenir envoyée elle devait mourir d’elle-même ? Car ce n’était point le corps qui l’avait envoyée : elle n’avait point jailli de toute la capacité de sa force.
Ca travail, ça travail, et pourtant c’est bien là le plaisir ultime du penseur, cet état de concentration où à la fois il pénètre le concept dans sa sphère et le fait jouer de près avec d’autres dans la fluide subtilité du jonglage auquel il s’adonne. C’est alors une raison pour s’attribuer la puissance de la pensée. Et qu’en ton âme résonne ce fait : tout ceci ne cherche que les interstices qui se placent entre un mot et un autre, retrouver la force qui empêche les aimants de se coller l’un à l’autre et la faire sienne. Je le nomme ainsi : sa limite.
Car… As-tu vu toi aussi que ces concepts ne sont pas seulement des définitions, mais de la pensée ? La définition est toujours la même, et lorsque je te dis de te dire « que suis-je », tu entends des mots. Et lorsque tu te dis à toi-même dans ton lit le soir « que suis-je ? », cela n’a-t-il pas autrement plus d’intensité que la simple formulation d’une question qui poserait un problème à résoudre comme pour une dissertation ? La dissertation, c’est cela qu’aime par-dessus tout le Lecteur. Et bien sûr, « qui suis-je ? » est un paradigme de toutes les questions dites existentielles que tu peux te poser. Excuses moi, je dis « dites existentielles » car là encore il ne faut pas se tromper sur la valeur des mots : elles ne sont pas existentielles parce qu’elles posent des questions sur l’existence mais parce qu’elles existent au sein de nous-même.
Et je vous livre à présent mon enseignement : la pensée en elle-même n’est que métaphore de l’existence. A cette fin, elle ne vaut pas pour elle-même dans ce qu’elle nomme, mais dans ce qu’elle saisit en nommant.
Ces questions du soir dont je te parle sont d’une intensité toute corporelle, bien plus que celles du problème qu’une simple technique d’ouvre boîte étymologique a bien voulu nous léguer à la postérité.
Et lorsque le lion dit « je veux », il veut cette intensité corporelle et rien d’autre. Et, le sais-tu, cette intensité se trouve tant par la pensée que par le corps, on le nomme : art du juste équilibre. La danse se trouve alors comme la pensée du corps en action. Le corps qui a été pensé au préalable dans son mouvement et finit par devenir ce mouvement pour chercher la perfection du geste, le sentiment d’appartenance à l’ordre causal, de se grandir dans le geste parfait, élancé par la pensée qui retrouve alors son identité.
Le corps est le lieu de la pensée… Que celle-ci veuille alors penser le corps est déjà en soi-même une aberration !
J’entends parfois qu’après avoir mis les pieds dans ce qu’ils nomment la philosophie, on ne peut plus en ressortir. Et certes tout ce que je viens de dire est partiellement ce que je nie qu’il faille faire : nommer ce qui est plutôt que de le chercher. Mais alors, j’ai saisi en disant tout ce que tu viens d’entendre quelque chose qui dépasse même mon propos : la pensée, le concept, de l’émotion, un grandissement, un état de concentration, ce qu’en un temps j’aurai nommé « le Beau »… Enfin ce que tu veux pourvu que tu l’aies ressenti toi aussi.
Peut-être pourrait-on dire qu’il s’agit d’une démarche qui n’est pas loin de ce que les bienheureux situationnistes ont appelé le « détournement » : dans l’image, il s’agit que lorsque celle-ci apparaît, elle contienne déjà en elle-même sa propre critique du simple fait qu’elle apparaît ; dans la citation, il s’agit de faire vivre ce qu’un auteur a dit non pour lui-même mais ce que cela peut souligner d’autre que son dessein propre, pour le ré-encrer dans le devenir. Ainsi, Alain disant je ne sais plus trop où : « que m’importe ce que Platon a vraiment voulu dire pourvu que ce que j’en comprenne m’aide à progresser dans la pensée », ou quelque chose dans ce goût là… Ce qui importe peu d’ailleurs dans la démarche dans laquelle je me trouve : que m’importe ce qu’Alain a vraiment dit pourvu que cela m’aide à progresser dans la pensée, et qu’il en soit ainsi pour tous les philosophes !!
Progresser dans la pensée, c’est donc chercher son dépassement. La philosophie n’est pas un ensemble. Quelques mecs qui se sont débattus avec leur pensée sans vraiment comprendre pourquoi elle était là, des tentatives, et pour ajouter au jolie ils se sont répondus entre eux… C’est alors un beau jeu, mais l’essentiel n’est pas là.
Et voulez-vous que je vous livre un secret, amis ? Lorsque le lion a fini de rugir, celui-ci devient alors enfant.
Virgile.
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5 commentaires:
Tiens, un adepte de Finkielkraut !
Sur l'art, pas mal.
A rapprocher de "L'art est une tentative pour transporter dans ne quantité finie de matière modelée par l'homme une image de la beauté infinie de l'univers entier. Si la tentative est réussie, cette portion de matière ne doit pas cacher l'univers, mais au contraire en révéler la réalité tout autour."
Scripsit la chère Simone.
Grand jeu-concours : devinez laquelle ?
Mais qui est Lacenaire ? Un amateur de boutades sans doute... Parce que là, Finkielkraut, à moins k'j'l'ai mal lu, j'ai du mal à saisir.
Hé, là ! Je ne suis pas plus amateur de boutades que vous des votres, sieur ! Il n'est que de parcourir ce terroir d'opinions fleuries pour le constater.
Mais nous avons du retard, et bientôt les Alpes à franchir. Adieu cette fois, et merci de ne vous point trop fâcher; il m'est des amours transfrontaliers que vous auriez bien du mal à concevoir.
Bon, vous me saoulez un peu à m'affilier à des pensées qui ne sont pas miennes...
Donc, merci Virgile, de me faire avancer dans la pensée, bien qu'évidemment, je ne sois pas toujours d'accord... :) Mais les désaccords, en philosophie (au sens de jonglage d'idées, de concepts, de sensations), sont peut-être l'essentiel.
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